19 octobre 2016

Conférence de Didier Semin : "Grenouillages"

J.J Grandville, Le Magasin pittoresque, tome XII, Paris,  1844 

Les étudiants de VIA FERRATA ont assisté à la première intervention de Didier Semin programmée pour la classe préparatoire cette année.

Didier Semin est historien de l'art, il enseigne aux Beaux-Arts de Paris depuis 1999 et en dirige le département des études depuis 2015. Il est l'auteur de nombreuses publications et a été entre autre, conservateur au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris et au Centre Pompidou.


Cette conférence avait pour thème Grenouillages. Brisset, Goya, Lavater, d'après son texte paru à L’Échoppe, Paris, en 2007 et dont voici un extrait :

   " À la télévision, un soir, un reportage sur le service pédiatrique d'un grand hôpital parisien. On y recevait des enfants victimes de violences, bouts dechou disposant à peine des armes du langage : pour faciliter le dialogue et les explications, les infirmières leur faisaient mimer les sévices endurés à l'aide d'une peluche prénommée Jojo - pas une poupée, pas un ours, mais une grenouille en peluche. Malgré la tristesse de vérifier une nouvelle fois l'étendue des ignominies dont mes semblables ont le secret, je me fis la réflexion que le choix de cette grenouille, comme auxiliaire médical, était d'une admirable finesse.
Du strict point de vue de l'anatomie, une poupée aurait en effet rempli le même office. Mais les enfants se seraient trop facilement identifiés à une figurine réaliste, revivant au travers de la poupée une violente répétition des traumatismes subis.
L'épreuve eût sans doute été pire encore avec un classique Teddy Bear, à cause de la charge émotionnelle qui s'attache électivement à ce jouet. À preuve, la propension des artistes d'aujourd'hui à jouer sur l’impact affectif d'ours en peluche éventrés ou malmenés : du travail d’Annette Messager à celui de Mac Carthy, on ne les compte plus ... Dans la désormais célèbre collection d’Ydessa Hendeles à Toronto, on trouve, au côté d'œuvres de Christian Boltanski ou de Jenny Holzer, des milliers de photographies d’amateurs montrant des ours en peluche dans des situations insolites ou scabreuses : en compagnie d’une prostituée, sous la hache d’un bûcheron, sur une table d’opération  - l’image la plus forte étant sans doute celle d'une fillette qui tient en respect son ourson favori avec un fusil de chasse. Les lecteurs d'Hergé savent, quant à eux, qu'un des rares spectacles capables de tirer des larmes au capitaine Haddock est celui, dans Tintin au Tibet, de l’ourson mutilé que Tintin retire de l'épave d'un avion ("Vous n'auriez pas pu découvrir quelque chose d'autre, non?...").
 
Ni ours ni poupée ne représentaient donc l'outil idéal. On aurait pu imaginer qu'infirmières et médecins se tournent vers une peluche moins anthropomorphe - pingouin, girafe ou éléphant. Mais renoncer aux correspondances anatomiques, c’eût été perdre la raison d’être même du procédé, destiné à appuyer les récits et les descriptions des enfants. De sorte que le choix de la grenouille, d'une certaine façon, s'imposait. L’animal est peut-être, dans sa version de peluche mais pas seulement, l'exemple parfait de ce que Winnicott appelle un objet transitionnel  : suffisamment étranger à l'enfant pour qu'il le perçoive comme extérieur à lui, mais suffisamment proche pour qu'il s’y reconnaisse, transition parfaite entre un moi vulnérable et un monde hostile. 

La grenouille est en effet, de tous les non-mammifères, certainement la bête qui nous ressemble le plus. Dans l'ordre de l'évolution, elle est très loin de nous ; c'est un animal à sang froid, cousin du serpent par ce trait, et un animal à demi aquatique, qui partage l'habitat des poissons. On abomine le serpent, et l'on s'identifie peu au poisson, pour cette raison peut-être que son milieu le prive de cette promesse de visage qu'on voit souvent aux animaux terrestres dotés d'un souffle. Comme l’explique joliment Darwin : 

 Si l’homme avait respiré dans l’eau à l’aide de branchies extérieures - qu’on nous passe l’étrangeté d’une telle supposition - au lieu d’inspirer l’air par la bouche et par les narines, ses traits n’auraient pas plus exprimé ses sentiments que ne le font ses mains ou ses membres."