16 novembre 2016

Conférence de Didier Semin : "Dirigeables"

Léon Gimpel, Le Dirigeable Ville de Bruxelles en cours de gonflement à Issy-les-Moulineaux, 22 mai 1910.

Les étudiants de VIA FERRATA ont assisté à la deuxième intervention de Didier Semin programmée pour la classe préparatoire cette année.

Didier Semin est historien de l'art, il enseigne aux Beaux-Arts de Paris depuis 1999 et en dirige le département des études depuis 2015. Il est l'auteur de nombreuses publications et a été entre autres, conservateur au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris et au Centre Pompidou.

Cette conférence avait pour thème Dirigeables, une invention sans avenir d'après son texte à paraître prochainement et dont voici un extrait :

   "En 1910, la légende des dirigeables commençait tout juste de s’écrire. Après les expériences d’Henri Giffard, au début des années 1850, Charles Renard en avait fait voler un prototype à Meudon, en 1884, avant de se faire brûler la politesse par Santos Dumont qui relia Saint Cloud à la Tour Eiffel en 1901, aux commandes d’un ballon du même genre - Renard avait, semble-t-il, négligé la presse  et les vols à sensation susceptibles de mobiliser ce qu’on n’appelait pas encore l’opinion publique ; mais c’est le comte Ferdinand von Zeppelin, avec ses engins à coque rigide, qui devait gagner la partie au terme de nombreux survols du lac de Constance, et faire de son nom propre un nom commun, devenu plus ou moins synonyme de « dirigeable », dans le vocabulaire courant. Nul n’avait cependant la moindre idée, en 1910, du temps que vivrait cette invention ; tout au plus lui prévoyait-on davantage de longévité qu’à une autre innovation, strictement contemporaine, le cinématographe, que les frères Lumière eux-mêmes avaient jugé « sans avenir ». Du premier vol commercial du Deutschland, le 28 juin 1910, à la spectaculaire explosion du Hindenburg le 6 mai 1937 à Lakehurst, dans le New Jersey, l’aventure du dirigeable ne durerait pas trente ans.
Un dirigeable est un objet doublement imposant : par sa dimension (il faut un volume considérable d’hydrogène ou d’hélium pour soulever, en plus du poids de l’appareil, des charges relativement modestes) et par sa forme, oblongue, que tout un chacun ne manquera pas de désigner, dans les termes de la vulgate freudienne, comme phallique. L’idée, il faut le reconnaître, est difficile à éviter. Une spectaculaire photographie de Léon Gimpel, datée de mai 1910, nous montre Le Dirigeable Ville de Bruxelles en cours de gonflement à Issy-les-Moulineaux.

Sur ce modèle – un appareil semi-rigide, successeur immédiat du Belgique II dessiné par Spilliaert – les stabilisateurs ne sont pas des ailerons, mais des boudins gonflables greffés à l’arrière de l’aéronef, qu’il faut une singulière dose de mauvaise foi pour ne pas identifier immédiatement comme une gigantesque paire de couilles (d’autant que la masse du dirigeable entier enfle dans l’accueillante obscurité d’un hangar). 

L’image est connue. Elle a servi pour l’affiche de la belle exposition Gimpel au musée d’Orsay, en 2008, et tire sa force de ce que le Ville de Bruxelles semble avoir ici élevé au rang de monument une forme bien peu faite pour cet honneur, qu’elle nous inspire un trouble sensuel ou un sentiment de franche rigolade. D’un appareil presque identique, et dans une situation similaire, Spilliaert avait tiré quelques semaines auparavant des images plus apparentées au cauchemar qu’au rêve érotique. L’allusion sexuelle y est également présente, elle est même si crue qu’il est exclu de la regarder comme accidentelle. Mais sous le crayon de Spilliaert la forme obscène inspire l’effroi et non des réflexions grivoises – ou plus exactement un effroi qui l’emporte de loin sur la grivoiserie, et donne une remarquable indication des qualités visionnaires de l’artiste, même lorsqu’il s’appliquait à traiter un sujet qu’il n’avait pas choisi.
Il avait perçu ce que la forme oblongue pouvait avoir d’étrangement inquiétant, au delà d’une équivoque amusante mais attendue (et qui alimentait déjà les plaisanteries de comptoir ; on connaît les très modestes rimes d’Apollinaire sur le sujet  : "Et prends bien garde aux Zeppelins/Aux Zeppelins de toute sorte/Ceux des Boches sont pas malins/Ceux des Français sont bien plus pleins/Et prends bien garde aux Zeppelins/Chaque officier en porte"). Sans doute les psychanalystes se contenteraient-ils d’évoquer un rapport ambivalent à la puissance et à l’autorité incarnée par un symbole phallique géant, pour expliquer la fascination exercée par la seconde génération des plus légers que l’air. Mais on ne peut s’empêcher de penser, en observant les dessins de Spilliaert en 1910, et les innombrables photographies de dirigeables prises durant les trois décennies qu’a duré ensuite leur vraie carrière, que les ressorts de l’affaire sont plus complexes."