14 décembre 2016

Conférence de Didier Semin : "Met-on le dentifrice tout rayé dans les tubes?"



Les étudiants de VIA FERRATA ont assisté à la troisième intervention de Didier Semin programmée pour la classe préparatoire cette année. 

Didier Semin est historien de l'art, il enseigne aux Beaux-Arts de Paris depuis 1999 et en dirige le département des études depuis 2015. Il est l'auteur de nombreuses publications et a été entre autres, conservateur au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris et au Centre Pompidou.

Cette conférence avait pour thème Met-on le dentifrice tout rayé dans les tubes ? d'après son texte paru dans L’Atlantique à la rame – Humeurs et digressions, Les presses du réel, 2008, et dont voici un extrait :

   " Dans L’Étoffe du diable, le merveilleux petit livre qu’il a consacré à l’histoire du tissu rayé, Michel Pastoureau évoque la magie du dentifrice Signal quand sa pâte, nervurée de rouge, s’étale voluptueusement sur la brosse. Il prétend, en note, n’être pas parvenu, au terme de plusieurs dissections de tubes, à percer le secret du mécanisme qui produit les rayures. Mais ce n’est évidemment pas, chez cet érudit à la culture encyclopédique, d’incapacité qu’il s’agit. Il est aisé en effet de trouver dans les ouvrages traitant de l’emballage la description du procédé, breveté en Grande-Bretagne au début des années soixante. Dans le tube, la pâte rouge, en quantité notablement inférieure à celle de la blanche, est placée la première. Une sorte de cheminée, qui prolonge l’orifice du tube, traverse la couche de pâte rouge pour pénétrer dans la pâte blanche un peu comme le tuyau d’un forage pétrolier dans une nappe de brut. Lorsqu’on appuie sur le tube, la pâte blanche remonte par cette cheminée, qui est le canal d’écoulement principal, mais en imprimant le même mouvement ascendant à la pâte rouge au-dessus d’elle. Cette dernière s’écoule alors par de minuscules cheminées adventices placées sur le pourtour de la cheminée principale, striant de rouge la pâte blanche, avec une régularité et une précision qui laissent en effet pantois, même lorsqu’on a compris le mécanisme. La réticence de Pastoureau à comprendre ce procédé tout simple, ou la mauvaise foi qui lui fait ne pas le dévoiler, me paraît devoir être rapportée tant à la pudeur (mieux vaudrait ne pas savoir, disait à peu près Rousseau à propos de l’éducation sexuelle) qu’au scrupule que se fait toujours, et à tort, la Raison, lorsque s’offre à elle l’occasion de dissiper un petit mystère. Il ne fait aucun doute que la fascination exercée par le tube de Signal est liée à la sexualité, chaque prise de pâte étant l’occasion d’un minuscule accouchement qui donne forme et dessin au désordre de la matière brute, une simple pression des doigts suffisant à la transformer en un parfait cylindre finement rayé avant que le brossage ne la restitue, comme fait peut-être de nous la destinée, au chaos. Roger Caillois et André Breton se sont un jour durablement fâchés à cause des haricots sauteurs, cette curiosité que les voyageurs rapportent du Mexique : le premier, voulant ouvrir les fèves pour en percer le secret (un insecte logé à l’intérieur), s’était heurté au refus implacable du second. J’imagine ce menu drame rejoué au-dessus de la tête de Pastoureau, son ange lui soufflant « raconte tout » tandis que son démon susurrait « ne dis rien » comme les deux esprits de Milou  qui disputent dans Tintin au Tibet ce qu’il doit choisir de la vie de son maître ou d’un os géant (il choisit l’os).
Le ou les ingénieurs qui ont mis au point le tube de Signal méritent de figurer au panthéon des artistes de leur époque, non pas tant pour leur inventivité que pour avoir compris – à peu de choses près au même moment que Jasper Johns, Daniel Buren et Frank Stella – tout le parti qu’on pouvait tirer de ce degré zéro de la forme qu’est après-tout la rayure, signe originel, premier mot du vocabulaire plastique. Les pâtissiers connaissaient depuis longtemps le procédé du chinois, qui permet de fabriquer des sablés rayés. Mais on n’a pas envie de manger des gâteaux rayés, parce que la rayure est un signe trop fort pour se marier durablement au plaisir gustatif, et son emploi est aussi marginal en cuisine que celui des pâtes alphabet (la seule personne que je connaisse à en manger est un ami écrivain anorexique qui ne consent à se nourrir que de lettres). Le génie aura été de déplacer la rayure dans le champ de l’hygiène et de trouver moyen de l’appliquer à une substance informe qu’elle guérit comme par magie de sa mollesse. Le dentifrice Signal est un produit de l’âge d’or du capitalisme industriel ( comme les voitures de Pininfarina, aussi belles que des corps de femmes). Il mène le marketing aux confins de la métaphysique en accomplissant cette prouesse inouïe d’être emballé de l’intérieur."



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